Résister à la tentation « totalitaire » du système touristique mondialisé pour contribuer à la transition écologique

Comment le tourisme peut-il être durable et écologique? Image bannière: Shutterstock/Raul Mellado Ortiz

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Cet article s’inscrit dans une série de contributions d’experts de l’OCDE et d’influenceurs – du monde entier et de tout secteur de la société – qui répondent à la crise du COVID-19, partageant et développant des solutions pour aujourd’hui et demain. Cette série vise à favoriser un échange constructif de vues et d’expertises développées dans différents domaines afin de nous permettre de relever ensemble ce défi majeur. Les opinions exprimées ne reflètent pas nécessairement celles de l’OCDE.

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Les États, le sous-système onusien du tourisme, les destinations touristiques et les entreprises, publiques et privées qui œuvrent toutes, peu ou prou, dans le champ du tourisme (hébergeurs, transporteurs, voyagistes, consultants, etc.), forment une puissante alliance objective, que je nomme le système touristique mondialisé. Les éléments disparates qui constituent ce système ont en commun de partager l’inféodation aux grands nombres : les premiers parce qu’ils tirent leur légitimité et leur pouvoir de scrutins majoritaires ; les seconds parce que, comme dans tout marché mondialisé, ils en tirent leurs profits. Tous sont ainsi entrés dans la logique du tourisme contemporain visant à susciter des flux internationaux toujours plus importants – jusqu’à la fin de 2019 - qui désormais se comptent en centaines de millions de personnes. Les conséquences de ce constat sont aussi nombreuses que profondes.

De leur analyse dépend la possibilité de faire évoluer les stratégies touristiques et, en premier lieu, d’accélérer l’entrée du système touristique mondialisé dans une véritable transition écologique, indispensable aussi bien à la contribution du secteur à l’effort mondial d’atténuation du réchauffement climatique, qu’à son devenir même. Cette « quatrième révolution touristique » que j’appelle de mes vœux repose sur notre capacité à réinventer le tourisme afin de ne pas nous contenter de poursuivre la dynamique préalable à la pandémie de COVID-19, caractérisée par un univers touristique insuffisamment   régulé, tourné vers un irraisonné et irresponsable « toujours plus », maquillé sous   les habits trop souvent trompeurs d’un « tourisme durable ».

Le « tourisme durable » et ses illusions

Rappelons d’abord un fait souvent ignoré : l’origine ambivalente des premiers espaces protégés dans le monde, placés dès leurs origines sous le double signe de la conservation et de la valorisation touristique de la nature. Le lieu fondateur que fut Yellowstone en atteste : découvert  en 1870-71 et rapidement classé parc national (1872), celui-ci vit sa fréquentation augmenter de 300 à 5 000 visiteurs en tout juste une décennie suite à la création d’une gare à l'une de ses entrées.

Cette ambivalence originelle fut formalisée par la suite au travers de l’invention du concept de « tourisme durable », sous l’impulsion de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) qui s’est appropriée le rapport Brundtland (Notre avenir à tous, 1987) en réussissant à constituer d’efficaces alliances objectives avec certains des acteurs du système onusien œuvrant à la conservation culturelle et environnementale.

Les objectifs de l’OMT sont certes pleins de bonnes intentions, comme l’atteste l’article 3 de ses statuts : « … promouvoir et développer le tourisme en vue de contribuer à l’expansion économique, à la compréhension internationale, à la paix, à la prospérité, ainsi qu’au respect universel et à l’observation des droits et des libertés humaines fondamentales sans distinction de race, de sexe, de langue ou de religion. » Toutefois, cette organisation tire de ses origines une confusion d’objectifs. Son objet fut d’abord la promotion du tourisme, avant que s’y rajoutent  plus   récemment les objectifs de développement durable des Nations unies. Il s’est ainsi constitué un discours officiel du tourisme agrégeant benoîtement ce que je perçois comme de redoutables contradictions : bons sentiments et sens des affaires, aménagement et environnement. Cette nouvelle doxa a ainsi rendu plausibles les espoirs de conciliation de la croissance et de la durabilité au travers du « tourisme durable », avant de se diffuser sur l’ensemble de la planète (à tourisme mondialisé, discours mondialisé), tout en se conciliant une grande partie des défenseurs de l’environnement et du patrimoine. En somme, le système touristique mondialisé a aujourd’hui réussi l’exploit d’associer valorisation et conservation dans l’esprit de beaucoup, ce qui n’est pas sans conséquences – qu’elles soient positives (davantage d’aires protégées) ou négatives (liens économiques pernicieux entre protection et fréquentation).

Par ailleurs, le « tourisme durable » n’a trop souvent servi que de « greenwashing » ou d’effet d’affichage pour créer de nouveaux lieux dans des environnements protégés. C’est ainsi qu’une île appartenant à l’un des pays comptant parmi les principaux émetteurs de CO2 au monde par habitant, et située dans l’une des zones touristiques les plus artificialisées de la planète, a pu être couronnée en 2019… « meilleure destination durable du monde ».

Egalement sur le Forum Network: Normes de durabilité : Un outil pour la relance du tourisme (en anglais), par Luigi Cabrini & Randy Durband, Président & PDG, Conseil mondial du tourisme durable 

On peut enfin regretter que le « tourisme durable » soit de plus en plus souvent devenu un nouvel argumentaire pour répondre aux attentes des catégories privilégiées de la population mondiale, toujours désireuses de trouver de nouvelles destinations « hors des sentiers battus » (battus par la masse, à laquelle elles ne souhaitent pas se mêler). L’étiquette du « tourisme durable » se trouve ainsi opposée à celle du « tourisme de masse » - expression qui s’est progressivement substituée à celle de « tourisme populaire », pour qualifier le tourisme des grands nombres, des grands flux, des grands entassements, sans encourir le risque de passer pour anti-populaire. Cet habile tour de passe-passe sémantique a permis de fustiger plus aisément ce dernier, tout en légitimant des segments du marché destinés à des populations plus privilégiés désireuses de masquer leur souci de distinction derrière l’affichage présumé vertueux de la durabilité. En découle également la prolifération d’offres touristiques présentées comme « respectueuses de l’environnement »consistant, par exemple, à se rendre dans l’Antarctique, ou d’autres offres dites « responsables », permettant d’aller marcher à l’autre bout du monde au prix de multiples vols aériens.

Trente-deux ans après la première conférence mondiale sur la question, il est grand temps de ne plus se payer de mots : un système aussi producteur de richesse et aussi imaginatif devrait enfin donner une accélération décisive à sa transition écologique. Pour ce faire, le tourisme dispose d’atouts extraordinaires qui devraient lui permettre de réorienter ses stratégies, à la condition d’en éliminer certains mécanismes malsains.

D’extraordinaires pouvoirs du tourisme insuffisamment maîtrisés

Depuis ses débuts, le tourisme dispose d’un pouvoir extraordinaire : celui de changer, radicalement et durablement, le destin d’un lieu. Toute l’histoire du tourisme est ainsi jalonnée de l’invention de destins nouveaux pour des lieux aussi bien transformés que créés ex nihilo. Ce pouvoir est toujours fonctionnel de nos jours. Mais, depuis le XXIe siècle, le tourisme a conquis de nouveaux pouvoirs, à l’échelle qui est désormais la sienne : la planète.

Ces pouvoirs s’exercent selon deux modalités bien différentes : d’une part, la capacité à circonvenir ses opposants ; et, d’autre part, la capacité à pouvoir faire tourisme de tout.

J’ai déjà évoqué la première modalité dans le domaine de la préservation de l’environnement. Dans celui de la conservation culturelle, les liens avec le tourisme se sont également souvent renforcés, et ce aussi bien pour des raisons de prestige que financières. C’est ainsi que des conservateurs du patrimoine, jadis réputés pour leurs réticences à recevoir du public, se sont convertis en partisans des grands nombres, recherchant projecteurs médiatiques et records d’affluence - ceux-ci étant généralement obtenus à la faveur de l’afflux de touristes étrangers qui peuvent finir par monopoliser l’accès à un patrimoine national au détriment des habitants des pays concernés (c’est notamment la situation, en France, pour le musée du Louvre et le palais de Versailles).

L’autre grande modalité du pouvoir du tourisme tient à sa capacité à, désormais, faire tourisme de tout. Les premiers touristes avaient entrepris une sélection des sites les plus extraordinaires du monde alors accessibles. Leurs successeurs ont progressivement élargi l’inventaire à tous les continents. Mais, de nos jours, le catalogue des lieux intéressant les touristes ressemble de plus en plus à un inventaire à la Prévert : dormir sur le canapé d’un quidam de Varsovie, visiter une usine, un musée du bonbon, s’initier à la cuisine arménienne, aller à la rencontre de communautés paysannes andines, loger dans une favela de Rio, nager avec des raies ou des requins-marteaux, photographier des ours polaires à Churchill, se rendre à l’autre bout du monde pour voir le lieu de tournage d’une célèbre série télévisée - tout peut, désormais, devenir lieu ou activité touristique.

Ce souci, très minoritaire face aux grands flux touristiques, de sortir des « sentiers battus » est à l’origine d’un double mouvement : exploration des lieux proches, « interstitiels » jusque-là ignorés ou délaissés, et recherche incessante des « Hideaways » (cachettes), toujours plus éloignés des foyers de départ (la distance étant toujours le plus sûr moyen de se couper des grands nombres du fait du coût discriminant des vols long-courriers).

Egalement sur le Forum Network: Préserver le paradis : Pourquoi la gestion des organisations touristiques génère plus de profits et une meilleure qualité de vie pour les locaux - de manière durable (en anglais), par Doug Lansky, auteur et journaliste

Ce mouvement est exploité par de nombreux opérateurs spécialisés dans ces rémunérateurs marchés de niche par le biais d’un discours qui valorise et flatte les attentes de clients aisés, présentés comme des voyageurs et non des touristes, à qui l’on fait miroiter le caractère exclusif, secret, des lieux commercialisés. Les espaces peu habités, voire inhabités – les déserts chauds et froids -, sont ceux qui justifient le plus d’emphase (et les tarifs en conséquence). Les navires de croisière qui s’aventurent dans les océans froids se présentent comme d’exploration et/ou d’expédition. De même, les glaciers de toutes tailles constituent un cible privilégiée de cette forme de tourisme : celui « de la dernière chance », qui voit le tourisme investir de nouveaux lieux et écosystèmes avant qu'ils ne disparaissent du fait du réchauffement climatique.

Ce tourisme, conséquence de l’omniprésence médiatique du changement climatique, n’est pas à ranger systématiquement dans la rubrique des pratiques morbides, malsaines ou néfastes. Il est dans l’ordre des choses que la diffusion d’idées et d’images éveille intérêt et curiosité. En revanche, il y a problème lorsque cette curiosité naturelle est exploitée sans vergogne pour promouvoir des voyages qui vont contribuer à accélérer le processus du réchauffement climatique. C’est là le paradoxe de ce tourisme de la dernière chance : il conduit les touristes à participer à la destruction de ce qu’ils sont venus voir, précisément par crainte que cela ne disparaisse. Une enquête auprès de 235 touristes sur le site de la Grande Barrière de corail du Queensland (Australie) a ainsi montré que 70 % d’entre eux disaient être venu pour voir le récif « avant qu’il ne disparaisse ». Tous avaient parcouru une grande distance pour visiter cette région, avec donc, à la clé, un bilan carbone élevé.

En souhaitant ne laisser aucun espace de la planète hors d’atteinte, le système touristique mondialisé est entré dans une logique totalitaire au sens où il vise à englober tous les éléments d’un ensemble.

La problématique est la même pour le tourisme en Antarctique, puisque les marchés émetteurs de touristes se trouvent à des distances comprises entre 10 000 et 15 000 km des ports d’embarquement vers le continent glacé. Et si les armateurs se prévalent de contribuer à sensibiliser leur clientèle à l’environnement, les enquêtes montrent que la majeure partie des passagers concernés n’ont pas une claire conscience des conséquences de leur pratique (59 % des passagers interrogés en Antarctique ont estimé que leur voyage n'avait pas d'impact sur le changement climatique, et moins de 7 % avaient compensé leurs émissions de carbone).

En souhaitant ne laisser aucun espace de la planète hors d’atteinte, le système touristique mondialisé est entré dans une logique totalitaire au sens où il vise à englober tous les éléments d’un ensemble. Celle-ci est profondément déraisonnable – aussi bien d’un point de vue climatique que symbolique. Les extraordinaires pouvoirs du tourisme produisant désormais de nombreux effets pernicieux. Pour les combattre, il est impératif d’en prendre conscience.

Pistes pour contribuer à réussir la transition écologique

Pour faire advenir la 4ème révolution touristique, refuser le toujours plus, et se donner les moyens de réguler des flux qui ne peuvent que se développer, j’ai émis plusieurs propositions dans mon livre Réinventer le tourisme : Sauver nos vacances sans détruire le monde.

  • J’appelle en particulier au développement plus systématique des politiques de quota dans les destinations jugées saturées, ce qui du reste ne signifie pas automatiquement une diminution du flux total de visiteurs mais plutôt son étalement dans le temps.
  • La poursuite d’une coïncidence entre l’écoumène touristique et notre planète est une folie, comme tout projet totalitaire. Il convient donc de mettre durablement hors d’atteinte des hommes les espaces inhabités encore intouchés. La sanctuarisation du continent Antarctique serait la mesure à la fois la plus symbolique et la plus pertinente sur le plan climatique puisque sa fréquentation touristique conduit à une gabegie d’émissions carbonées. Cette proposition, détaillée dans mon livre, gagnerait à être à l’ordre du jour de la COP 26, à Glasgow, en novembre prochain.
  • Le système touristique mondialisé dispose d’une arme redoutable : la fascination qu’exercent les flux touristiques internationaux sur les décideurs de toutes sortes. Tel le serpent Kaa du Livre de la jungle, il en use pour hypnotiser ses proies– à commencer par les professionnels de la conservation et les élus chargés de gérer des territoires. Le tourisme ne pourra cependant être maîtrisé que si chaque acteur joue véritablement son rôle, sans céder aux sirènes d’un processus dévorant.
  • Pour ce faire, il importe de découpler les objectifs de conservation visés de la manne touristique chaque fois que cela est possible. Il en est ainsi de la « Grande Barrière de corail » (Australie), à la fois gigantesque écosystème inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO et attraction touristique de premier plan. Or l'argent du tourisme fréquentant la Grande Barrière contribue au parc marin qui est chargé de protéger le récif : ce qui pourrait passer pour un mécanisme vertueux conduit en réalité à augmenter la fréquentation touristique, laquelle contribue à raccourcir l’espérance de vie des coraux… Il est urgent de mettre fin à ce cercle vicieux : la politique de protection doit être libérée du lien direct avec la fréquentation touristique et son argent.
  • Il convient finalement de remettre l’économie à sa place : la puissance publique doit prendre en charge la gestion des sites et lieux patrimoniaux (naturels ou culturels) afin de les dégager du poids de la recherche des clientèles. La gratuité de l’accès à tout ou partie des grands musées très fréquentés peut être envisagée, avec des moments réservés aux populations locales ; la gestion des grands sites naturels ne doit pas dépendre directement des ressources que procure l’afflux des visiteurs. Charge à la puissance publique de taxer le tourisme à la bonne hauteur et d’affecter une partie de ce produit au financement des institutions de conservation afin de les libérer de l’emprise idéologique et matérielle du tourisme. Découpler le financement de ces organismes de la fréquentation touristique est une nécessité salutaire, pour la planète comme pour les touristes.

Lire le rapport Reconstruire le tourisme de demain: réponses des pouvoirs publics au COVID-19 et reprise qui décrit les réponses politiques et les recommandations pour l'industrie du tourisme suite à la pandémie de COVID-19 et aux efforts de récupération. 

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Rémy Knafou

Professeur émérite, Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne

Professeur émérite de l’université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne, créateur du Festival International de Géographie de St-Dié-des-Vosges, Rémy Knafou a fondé et dirigé la première équipe française de recherche dédiée au tourisme. Il est l’auteur de nombreux travaux sur le tourisme qui font aujourd’hui référence. Dans son dernier ouvrage Réinventer le tourisme, Rémy Knafou se met à hauteur de citoyen-consommateur et propose de passer d'un tourisme « durable », aux prises avec ses propres contradictions, à un tourisme réflexif, conscient des enjeux.