Le rôle des ONG dans l’intégration des migrants

Une meilleure coordination des différents niveaux de gouvernement et des acteurs locaux - entreprises comme ONG - est essentielle pour améliorer l’intégration des migrants. Benoît Hamon, directeur de SINGA, offre son point de vue sur cette collaboration essentielle. Image: Shutterstock/seventyfour
Le rôle des ONG dans l’intégration des migrants
Cet article s’inscrit dans une série de contributions d’experts et d'acteurs clés de la société civile qui cherchent à répondre aux grands enjeux actuels en développant des solutions pour aujourd’hui comme pour demain. Les opinions exprimés ne reflètent pas nécessairement ceux de l’OCDE.


Les travaux de l’OCDE soulignent l’importance de mettre en place des politiques qui améliorent l’intégration des migrants. Une meilleure coordination des différents niveaux de gouvernement et des acteurs locaux est essentielle. Les organisations non gouvernementales ont également un rôle crucial à jouer pour faire le lien entre les politiques universelles et les populations cibles.

Le séminaire organisé par l’OCDE sur ce sujet, juste avant l’arrivée massive de réfugiés ukrainiens, a été riche d’enseignements. Benoît Hamon, directeur de l’organisation non gouvernementale SINGA, y a présenté les activités concrètes de son ONG tout en donnant son point de vue sur la collaboration avec les différents niveaux de gouvernements. Une perspective plus que jamais utile…

Une action territorialisée

À SINGA, nous menons une action et portons un plaidoyer, à la fois global et local. Notre intervention se déploie dans huit pays, dont le Canada, le reste étant des pays européens. Notre action part d’une réalité observée dans les pays d’accueil des migrations : la faiblesse du lien entre les nouveaux arrivants et les citoyens locaux. C’est très frappant, et cela est mis en évidence par de nombreux rapports qui s’intéressent à l’inclusion ou à l’intégration des personnes nouvellement arrivées : les relations que ces personnes peuvent avoir avec la population locale sont extrêmement rares, si on met à part leurs relations avec les locaux qui sont payés pour leur parler bien sûr. Pour ces personnes, les relations avec la population locale sont d’autant plus rares que les politiques publiques ne favorisent pas leur inclusion ou leur intégration.

L’iceberg… inversé

Les commentaires que je voudrais faire à partir de ce travail crucial lancé par l’OCDE, c’est qu’en matière de politiques publiques sur l’inclusion, il faut raisonner comme un iceberg inversé. Normalement, la partie d’un iceberg que l’on voit est la partie la plus petite. Dans le domaine des migrations, c’est l’inverse. Ce qui se voit beaucoup, ce qui s’entend beaucoup, ce sont les innombrables déclinaisons du discours qui appelle à la fermeture des frontières, aux restrictions au droit d’asile, à refouler les étrangers indésirables. À l’inverse, ce qui se fait en matière d’inclusion est souvent invisible, délibérément dissimulé au regard extérieur car les autorités publiques - même quand elles font bien - renâclent à prendre à rebrousse-poil une opinion publique jugée hostile aux migrations.

Les uns et les autres qui participons au dialogue avec les autorités publiques en Europe, agissons sur le terrain, innovons et développons des programmes en faveur du logement, de l’emploi, de l’entrepreneuriat ou de l’accès aux droits des nouveaux arrivants, savons, tous, les bénéfices de l’inclusion. Nous savons que l’inclusion fabrique du bien-être, de la cohésion et de l’innovation ; le Fonds monétaire international, dans un rapport en 2020, rappelait les bénéfices indiscutables des migrations sur la croissance du PIB de leurs pays d’accueil.

Egalement sur le Forum Network: Améliorer l’intégration locale des personnes réfugiées : Territorialisation des politiques et coordination des acteurs locaux, par Alain Régnier, Délégué interministériel chargé de l'accueil et de l'intégration des réfugiés (DiAir)

Nous savons, expertise à l’appui, que l’interculturalité améliore la cohésion et muscle la performance dans les entreprises, et pas simplement dans les sociétés. Pour autant, ces informations documentées ne nourrissent que très peu le lexique et la doctrine publics en matière de politique migratoire. D’où l’impression d’un iceberg inversé. Prenons l’exemple de ce colloque, ses sujets d’intérêt, à savoir la coordination des politiques territoriales au service de l’inclusion de nouveaux arrivants, sont sous la ligne de flottaison. Je réunissais nos équipes en Suisse, en Belgique, en Allemagne et en France, pour faire le point notamment sur ces contrats territoriaux et l’implication des autorités oubliées dans la coordination des acteurs favorables à l’inclusion. Tous me disent exactement la même chose. À droit constant, le niveau d’inclusion ou les politiques d’inclusion qui sont mises en œuvre par les autorités publiques sont très liées aux convictions politiques de ceux qui ont le pouvoir. Même s’il y a eu quelques évolutions qui, dans certains domaines, favorisent l’inclusion, globalement aujourd’hui, la plupart de nos interlocuteurs ont le pied sur le frein plutôt que sur l’accélérateur en matière d’inclusion.

Taxonomie sociale

Ce n’est pas un constat pessimiste ; je pense que les choses peuvent changer. On observe notamment une impulsion que nous trouvons intéressante et qui est donnée au niveau européen. Nous sommes très heureux que l’Union européenne ait engagé un travail sur la taxonomie sociale. Après la taxonomie verte, qui avait classifié les activités économiques des entreprises selon leur impact négatif ou positif pour l’environnement, le fait que l’Union européenne engage un travail sur la classification des activités des entreprises selon leur impact social, y compris en matière d’inclusivité, ou d’inclusion, des nouveaux arrivants, contribue à faire changer en profondeur le système. Ainsi, demain, les entreprises pourraient être évaluées selon leurs performances extra-financières, notamment en matière d’inclusion, de diversité, de management interculturel, de recrutement inclusif, etc. Il y a matière à espoir et motif de renforcer notre plaidoyer auprès des institutions européennes pour que l’inclusion des nouveaux arrivants figure bien dans cette classification à venir.

Une approche territoriale à fort impact

L’inclusion, ça marche. Je peux notamment témoigner que le programme d’hébergement des nouveaux arrivants par des citoyens, que nous développons en France et en Belgique depuis 2015, a des impacts très significatifs en matière d’accès à un logement autonome ou à un emploi.

Puisque notre action est très territoriale, il est tout à fait crucial que les autorités publiques (que ce soit une région, un État fédéral ou une métropole) assurent l’accès aux droits fondamentaux de l’Homme sur lesquels on attend l’autorité publique. Il s’agit par exemple de l’accès à l’éducation (donc à l’apprentissage de la langue) ou de l’accès au logement (il faut avoir des trajectoires résidentielles qui garantissent un minimum de stabilité aux nouveaux arrivants et leur permettent de se concentrer sur l’essentiel : l’apprentissage de la langue, la recherche d’un emploi ou la reprise d’études). Il faut aussi permettre aux nouveaux arrivants de travailler. Parce qu’accéder au marché du travail quand vous n’avez pas d’autorisation de travailler, c’est impossible, sauf à basculer dans la clandestinité et la précarité. Des secteurs entiers de l’économie européenne n’attendent que cela pour embaucher.

L’inclusion, ça marche. Je peux notamment témoigner que le programme d’hébergement des nouveaux arrivants par des citoyens, que nous développons en France et en Belgique depuis 2015, a des impacts très significatifs en matière d’accès à un logement autonome ou à un emploi à l’issue de la cohabitation au domicile d’un citoyen d’un pays d’accueil. J’insiste sur les vertus de ce langage de la preuve. Montrer que l’inclusion par l’entrepreneuriat, ça marche, et multiplier les cohabitations solidaires constituent autant de preuves à l’appui d’un changement narratif sur les migrations.

Egalement sur le Forum Network: In a world searching for workers, refugees offer talent and loyalty, par Hamdi Ulukaya, Fondateur, The Tent Partnership for Refugees; PDG et Fondateur, Chobani [en anglais]

Je m’arrête quelques instants sur notre programme d’appui à l’entrepreneuriat des nouveaux arrivants.

SINGA a accompagné plus de 1 000 porteurs de projets en Europe et incubé la création de 350 start-ups, entreprises et organisations citoyennes. L’impact de ces créations d’entreprises-là est réel en termes d’emploi et de revenus dégagés. Mais nous voulons que l’impact se manifeste aussi sur l’évolution du narratif sur l’immigration. Souvent ces entreprises restent liées à SINGA, mieux encore, elles se coalisent pour contribuer à l’inclusion de nouveaux arrivants. Nous nous réjouissons que ces entreprises deviennent ambassadrices du potentiel d’innovation que génère un environnement inclusif et interculturel.

Nous constatons aussi qu’une multitude d’acteurs se coordonnent (entreprises, acteurs non lucratifs, villes, territoires ruraux, etc.). S’il y a des coalitions d’entreprises, c’est bien parce qu’il y a des trous dans la raquette.

Ces coalitions se constituent là où on manque aujourd’hui de soutien et de volonté politiques de la part des autorités publiques pour mettre en place des politiques d’inclusion durables, transparentes et assumées. Le fait que 90 % du temps de parole politique soit utilisé pour décliner l’obsession de la fermeture des frontières, et seulement 10 % du temps pour dire qu’il faut inclure, n’aide pas à faire évoluer le narratif. Nous avons besoin d’un changement des représentations symboliques des migrations pour pouvoir aligner les planètes. Ce qui nous manque, à nous, comme ONG dans tous les pays où nous agissons, c’est un alignement des planètes entre les autorités publiques, les entreprises qui font le pari de l’inclusion, les villes, les territoires, les organisations associatives et les citoyens.

Progresser et gagner en cohésion

Voilà, ce que je voulais vous dire, c’est qu’il y a des raisons de croire, mais il serait bien que l’iceberg revienne dans sa bonne position et que ce ne soit plus un iceberg inversé, et que l’on assume davantage collectivement que l’inclusion des nouveaux arrivants est absolument cruciale pour la cohésion de nos sociétés, pour leur capacité à progresser, et aussi pour leur capacité à créer des richesses. Les entreprises évoluent, et certains territoires aussi. Par notre expérience, nous constatons que si nos actions aujourd'hui se développent beaucoup, le narratif change assez peu. Et vous êtes témoins, comme moi, notamment dans tous les pays occidentaux, de la résistance aux migrations. Si la migration change d’échelle, ce qui change d’échelle avec elle aujourd’hui, ce sont les résistances aux principes même de l’inclusion. L’adhésion au mythe des « sociétés closes », comme le disait Bergson, est ce qui nous inquiète en tant qu’acteurs associatifs de terrain.





Pour en savoir plus, lisez également le rapport de l'OCDE sur les Contrats territoriaux d’accueil et d’intégration des réfugiés

Pour en savoir plus, lisez également le rapport de l'OCDE sur les Contrats territoriaux d’accueil et d’intégration des réfugiés

Ainsi que le dernier rapport de l'OCDE sur la contribution des migrations au développement régional (en anglais)