La crise du COVID-19: Un moment clé pour l’égalité des sexes au Moyen-Orient et en Afrique du Nord

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Cet article s’inscrit dans une série de contributions d’experts de l’OCDE et d’influenceurs – du monde entier et de tout secteur de la société – qui répondent à la crise du COVID-19, partageant et développant des solutions pour aujourd’hui et demain. Cette série vise à favoriser un échange constructif de vues et d’expertises développées dans différents domaines afin de nous permettre de relever ensemble ce défi majeur. 

Afin de rester informés de l’ensemble des travaux de l’OCDE dans la lutte contre le COVID-19, visitez la plateforme de l’OCDE  dédiée.

OCDE Lutte contre le coronavirus (COVID‑19) Pour un effort mondial

Au cours de mes trois dernières années engagée aux côtés du Forum MENA-OCDE pour l’Autonomisation Économique des Femmes, j’ai été impressionnée par l’engagement et le leadership de tant de femmes (et d’hommes) de la région à faire de l’égalité des sexes une réalité. De réels progrès ont été accomplis : au cours de la dernière décennie, nous avons vu les femmes de la région MENA jouer des rôles plus important au sein des Parlements, surpasser les hommes en termes d’éducation supérieure et faire entendre leurs voix plus que jamais auparavant.

Néanmoins, la crise du COVID-19 a conduit la région à un tournant décisif. Si d’importantes mesures ne sont pas prises aujourd’hui pour préserver les acquis antérieurs et protéger les femmes des impacts exacerbés de la pandémie sur leur santé, bien-être et revenus, les progrès durement accomplis pourraient se voir largement remis en cause. Bien que ce risque soit mondial – en ce que les femmes du monde entier ont été affectées de manière disproportionnée par la crise – la région MENA fait face à des défis spécifiques.

Les mesures de confinement mises en place dans les pays MENA ont recentré la vie autour du foyer et renforcé les rôles familiales traditionnels, qui, dans la région, ne sont pas seulement définis par des normes sociales restrictives et discriminatoires, mais également inscrits dans les cadres juridiques. Dans de nombreux pays, des lois limitent la possibilité des femmes de se déplacer librement, travailler dans certaines industries, être autonome financièrement et prendre des décisions de la vie quotidienne. Ces défis sont exacerbés dans les pays affectés par des conflits, et particulièrement pour les catégories les plus vulnérables de femmes telles que les travailleuses domestiques, les réfugiées et les femmes des zones rurales.  

Lire l’analyse de l’OECD suLes femmes au coeur de la lutte contre la crise du COVID-19

Des charges accrues de travail domestique menacent l’accès actuel et futur des femmes aux opportunités économiques. En moyenne, et ce même avant la crise, les femmes de la région MENA consacrent six fois plus de temps que les hommes aux tâches domestiques et de soins non rémunérées, dans la mesure où prendre soin du foyer continue à être considérer comme la principale responsabilité des femmes. Du fait de la fermeture des écoles pendant la pandémie, les femmes ont vu leur charge de travail domestique augmenter, restreignant encore plus leur accès au marché du travail. Des responsabilités accrues pendant le confinement risquent également de réduire le temps d’étude des filles en comparaison à leurs frères et d’entraver leur retour à l’école, limitant ainsi leurs perspectives économiques futures.

Le chômage, la perte de revenus et la pauvreté sont plus fréquents chez les femmes. Alors que le taux de participation des femmes au marché du travail formel de 20% est déjà le plus bas au monde, on estime que, dans le monde arabe, environ 700,000 emplois de femmes seront perdus du fait de la pandémie. Ces inquiétudes sont renforcées par la prévalence de normes sociales discriminatoires dans la région qui perpétuent l’idée selon laquelle les hommes, en tant que chefs de famille, devraient avoir un accès privilégié à l’emploi lorsque les opportunités de travail sont limitées. Ainsi, en Jordanie et au Liban, lorsque les mesures initiales de fermeture des écoles et de limitation des déplacements dans le secteur public comme privé ont été annoncées, les employeurs ont d’abord renvoyé à la maison les femmes salariées pour qu’elles puissent répondre à leurs obligations familiales et domestiques.

Les femmes ont moins accès aux dispositifs de protection sociale, essentiels pour atténuer une perte de revenus. Du fait de la faible participation des femmes MENA au marché du travail, et la part importante des femmes travaillant dans le secteur informel, les femmes sont souvent exclues des régimes contributifs de sécurité sociale (incluant les régimes de retraite, l’assurance maladie et handicap, les congés de maternité et les congés payés), ce qui les rend encore plus vulnérables en période de crise. Les efforts engagés par de nombreux pays MENA au cours des dernières années pour réformer leurs systèmes de protection sociale – et notamment pour développer des dispositifs publics, non-contributifs et ciblés d’assistance sociale (tels que des programmes de transferts en espèces) – ont permis à de plus en plus de femmes défavoriser de bénéficier d’une forme de filet de sécurité. Ces réformes seront particulièrement importantes pour atténuer l’impact de la crise sur les franges les plus vulnérables de la population. 

Lire l'analyse de l'OCDE sur La réponse à la crise du COVID-19 dans les pays MENA

Les mesures de confinement associées au ralentissement économique accentuent la vulnérabilité des femmes à la violence domestique. Les chiffres officiels indiquent qu’environ 35% des femmes mariées de la région MENA ont été victimes de violences domestique à un moment donné de leur vie, ce qui est légèrement plus élevé que la moyenne mondiale. Depuis le début de la crise, les ONG et les gouvernements des pays MENA ont constaté une augmentation des appels faisant état de violences domestiques vers les plateformes téléphoniques dédiées, ainsi que du nombre de plaintes déposées. Les données suggèrent que les normes sociales dans la région peuvent contribuer à une tolérance tacite de la violence domestique. Une étude menée dans certains pays de la région a mis en lumière l’existence d’une forte conviction, chez les femmes comme chez les hommes, que les femmes devraient endurer la violence de leur conjoint afin de préserver la cohésion familiale. Selon une autre étude, le recours à la violence domestique est notamment justifié dans certaines circonstances, tel que le fait de mal cuisiner un repas.

Les décideurs politiques ont déployé différentes mesures ciblées pour atténuer les impacts sexospécifiques du COVID-19. Si la plupart des mesures ciblant spécifiquement les femmes visent à répondre à l'augmentation de la violence fondée sur le genre, quelques mesures de soutien économique et de soutien à l'emploi ont également été prises (par exemple, paiements en espèces aux femmes rurales, congés payés pour les employées ou soutien aux femmes entrepreneurs). Certains gouvernements ont aussi mis en place des mesures pour accroître la participation des femmes à la prise de décision concernant la réponse au COVID-19. Toutefois, la plupart des actions prises relèvent principalement de la réponse économique générale à la crise. Il est important que les gouvernements se rendent compte que ces mesures générales peuvent avoir des effets imprévus sur les femmes et saisissent cette occasion pour assurer l’intégration des considérations de genre dans l’ensemble des politiques publiques.

Il est également essentiel que les gouvernements ciblent des mesures pouvant avoir des effets « multiplicateurs » sur l'autonomisation des femmes pendant et au-delà de la crise du COVID-19. Il s'agit notamment de renforcer le soutien financier aux PME dirigées par des femmes, de garantir la fourniture de services scolaires de base pour permettre aux femmes qui travaillent, en particulier dans le secteur de la santé, de rester sur le marché du travail et aux filles de poursuivre leur scolarité, et de renforcer l'engagement de l'ensemble de l'administration à mettre fin une fois pour toutes à la violence contre les femmes. La crise du COVID-19 peut également offrir une occasion unique de s'attaquer aux cadres juridiques discriminatoires, aux normes sociales et aux autres obstacles sous-jacents qui freinent les progrès vers l'égalité femmes-hommes dans la région.

Le numérique: une ressource de première nécessité face à la crise de COVID-19 et au-delà, par Marie Cohen-Skalli, Directrice, Emmaüs Connect

Mon expérience avec la région me donne beaucoup d'espoir qu'à ce moment décisif, les décideurs politiques MENA choisiront la voie d'une plus grande autonomisation des femmes en tant que moteurs de la reprise économique de la région. Nous avons vu de nombreux exemples du rôle central que les femmes ont joué pendant la crise - en première ligne en tant que travailleuses de la santé, pourvoyeuses de soins maintenant les familles et les communautés soudées, et entrepreneuses créant de nouvelles entreprises pour combler les lacunes de la protection sociale publique. Avec des pertes estimées à 42 milliards de dollars au niveau du PIB régional, il sera essentiel de tirer parti des talents de tous les hommes et toutes les femmes pour construire des économies plus fortes et plus inclusives dans la région MENA, dès l’après-crise et sur le long-terme. Le Forum MENA-OCDE pour l’Autonomisation Économique des Femmes est une plateforme idéale pour échanger des points de vue sur les moyens d'y parvenir. En tant que partenaire de confiance de la région depuis plus de 15 ans, l'OCDE est prête à aider les gouvernements et les citoyens de la région MENA à saisir cette opportunité cruciale.

Pour en savoir plus, se référer à la note politique La crise du COVID 19 dans la région MENA : impact sur les inégalités de genre et réponses apportées en soutien aux femmes

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Gabriela Ramos

Assistant Director General on Social and Human Sciences at UNESCO & former OECD Chief of Staff, OECD

Gabriela Ramos is Assistant Director General on Social and Human Sciences at UNESCO. Previously, she served as OECD Chief of Staff and Sherpa to the G20 and in this capacity supported the Secretary General’s strategic leadership and ensured that the Organisation delivered on its mandates. She was responsible for the contributions of the OECD to the global agenda, including to the G20, G7, and APEC. She also oversaw the Global Relations Secretariat, which works with over 100 countries around the world. Her work as Sherpa contributed to the Leaders’ commitment to the G20 Brisbane gender target in 2014 and the creation of the W20. She has been key in delivering major OECD contributions and international standards to this agenda, including on tax transparency, artificial intelligence and data, excess capacity, tracking trade and investment measures, climate and growth, among others. In 2019, she launched the Business for Inclusive Growth (B4IG) platform, endorsed by the French G7 Presidency, bringing together 40 major multinational companies committed to reducing inequalities. She has championed the OECD’s work to put people at the centre of policy-making through the provision of targeted policy advice in partnership with the European Union, the Inclusive Growth Initiative, and New Approaches to Economic Challenges (NAEC). She has advanced OECD work on gender equality, the well-being framework, and children. Most recently, she published a NAEC report entitled Systemic Thinking for Policy Making.

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