Comment assurer une reprise créatrice d’emplois

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Cet article s’inscrit dans une série de contributions d’experts de l’OCDE et d’influenceurs  du monde entier et de tout secteur de la société  qui répondent à la crise du COVID-19, partageant et développant des solutions pour aujourd’hui et demain.

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Le COVID-19 induit un remodelage en profondeur du monde du travail. Pour les responsables de l’action publique, il s’agira — et ce sera l’une des épreuves les plus difficiles qu’ils aient jamais eu à surmonter — de saisir cette occasion de changer de cap et d’en exploiter tout le potentiel.

Le mot de l’investisseur Warren Buffet est resté dans les annales : ce n’est que lorsque la marée se retire que l’on voit ceux qui nageaient sans maillot. Plus d’un an après le début de la pandémie de COVID-19, les effets des mesures exceptionnelles prises pour atténuer l’impact de la crise sur les emplois et les moyens de subsistance se dissipent rapidement. Rien que dans les pays de l’OCDE, 14 millions de personnes se retrouvent sans activité et 8 millions au chômage, victimes des répercussions d’une crise qui a frappé le marché du travail de plein fouet. Avec l’imposition de confinements stricts visant à endiguer l’épidémie, ce sont en effet dix ans de baisse du chômage qui sont effacés.

Par conséquent, la dernière conférence en date organisée dans le cadre de la série 2021 du Forum de l’OCDE, intitulée « Donner plus de moyens aux travailleurs pour assurer une reprise créatrice d’emplois », s’est intéressée aux mesures que les décideurs publics et les autres grands acteurs de la société doivent prendre dès à présent.

Dans ses remarques d’ouverture, le Secrétaire général de l’OCDE, Mathias Cormann, fait observer que « le redressement de l’économie et du marché du travail restera fragile tant que persisteront les disparités constatées au regard des taux de vaccination, notamment en raison des nouveaux variants du COVID-19, qui sont sources d’inquiétude. Plus de vaccinations, c’est plus d’emplois. Il est crucial de mettre en place un cadre d’action adapté pour encourager l’investissement des entreprises et la création d’emplois, mais aussi pour favoriser le processus nécessaire d’amélioration, de recyclage et d’adéquation des compétences afin de veiller à ce que chacun ait la possibilité de participer à la reprise et d’en tirer profit. » Il est « essentiel », ajoute-t-il, « de continuer à aider les familles qui en ont le plus besoin tout en ciblant les mesures budgétaires conçues pour stimuler la croissance sur les entreprises et les emplois viables dans le nouvel environnement post-COVID, afin d’inciter les entreprises à investir pour remplacer les emplois perdus et en créer de nouveaux. »

S’employer matin, midi et soir à donner plus de moyens aux travailleurs

Orateur principal de la conférence, le nouveau ministre du Travail des États-Unis, Martin J. Walsh, prend son pays en exemple pour insister sur « l’investissement dans les infrastructures adéquates », qui constitue selon lui « la mesure la plus importante que doit prendre le gouvernement des États-Unis pour aider les travailleurs américains ».

Aux États-Unis, la progression de la pandémie de COVID-19 s’est traduite par un pic du taux de chômage à 17 %, le plus élevé de l’histoire du pays, et la perte de 22 millions d’emplois. Cette vague de chômage se distingue toutefois des crises précédentes par les types d’emplois détruits, notamment ceux du secteur tertiaire nécessitant des interactions interpersonnelles. Deux catégories de travailleurs ont été particulièrement touchées : les minorités ethniques et les femmes. Si le redressement du marché du travail s’est opéré plus rapidement aux États-Unis que dans d’autres pays membres, le pays enregistre toujours un écart de 6.8 millions d’emplois perdus par rapport aux niveaux d’avant la pandémie, sans compter que la participation des femmes à la reprise est plus lente et que les populations afro-américaines affichent un taux de chômage 75 % plus élevé.

« La vulnérabilité des travailleurs induit la vulnérabilité de l’économie », affirme M. Walsh. « Les besoins des Américains vont bien au-delà de l’emploi : nous devons lever les obstacles qui les empêchent d’avancer », poursuit-il en évoquant les multiples défis qui se posent : logement, garde des enfants, soins de santé, éducation, formation et adaptation des dispositifs de protection sociale. Cultiver l’esprit d’inclusivité et d’équité permettra au pays de bâtir une économie plus vigoureuse et plus résiliente.

Une occasion unique d’améliorer le monde du travail

Stefano Scarpetta, Directeur de la Direction de l’emploi, du travail et des affaires sociales de l’OCDE, présente les principales conclusions des dernières Perspectives de l’emploi de l’OCDEpar rapport à 2019, environ 22 millions d’emplois ont été détruits en 2020 au sein des pays membres de l’Organisation, et 114 à l’échelle mondiale. Les pays de l’OCDE ne renoueront pas avec les niveaux d’emploi antérieurs à la pandémie avant la fin de 2022.

La pandémie a particulièrement touché les personnes les plus vulnérables du marché du travail, notamment celles qui occupent des emplois peu rémunérés ou temporaires, les travailleurs peu qualifiés, les femmes et les jeunes. Si les aides publiques ont, dans l’ensemble, permis de protéger les moyens de subsistance, les liens de ces catégories de population avec le marché du travail se sont distendus.

La mobilisation collective en faveur de la reprise ouvre des perspectives, mais des difficultés demeurent : il reste nécessaire de consacrer des moyens importants aux politiques actives du marché du travail, il faudra déployer des efforts considérables pour la formation et la reconversion des travailleurs, et il est urgent d’améliorer les dispositifs de sécurité sociale et de mieux cibler les programmes sociaux.

Pour bénéficier de l’expérience d’acteurs en prise avec la réalité actuelle et approfondir la réflexion sur les difficultés liées à l’avènement d’une reprise créatrice d’emplois, nous avons invité les principaux intervenants du Forum de l’OCDE, issus des secteurs des entreprises, du travail et de la jeunesse, à se livrer à un débat passionné qui s’est articulé autour des thématiques suivantes : 

L’apathie de la jeunesse

« Nous sommes au bord du précipice », lance Manpreet Deol, représentante de Youthwise, un groupe consultatif de l’OCDE composé de personnes âgées de 18 à 30 ans. Elle affirme que les jeunes ont le sentiment que les inégalités intergénérationnelles peuvent générer de l’apathie, car leurs opinions, lorsqu’elles sont entendues, sont trop souvent prises en considération de manière purement symbolique. Consciente du privilège qui est le sien d’avoir obtenu un diplôme dans le domaine des STIM, elle évoque les inquiétudes que de nombreux jeunes ont éprouvées en intégrant le marché du travail en pleine pandémie.

Elle fait part des attentes des jeunes à l’égard des pouvoirs publics et des principaux acteurs de la société, à savoir qu’ils unissent leurs forces pour soutenir les travailleurs face à l’essor de l’économie à la demande, notamment en instaurant des salaires minimums et de meilleurs avantages sociaux. Les membres de Youthwise soulignent par ailleurs l’importance de mieux prendre en compte les liens inextricables entre le changement climatique et la reprise post-COVID, notamment dans le monde du travail, ainsi que la nécessité de veiller à ce que l’importante accélération de la transformation numérique que nous avons connue ces derniers mois ne se traduise pas par une accentuation des inégalités, mais qu’elle améliore les chances d’avenir de chacun. 

Repenser les compétences, les carrières et la valeur du travail

Au-delà des difficultés auxquelles sont confrontés celles et ceux qui se trouvent au début de leur carrière, Jacques van den Broek, PDG de Randstad, le plus grand fournisseur de services de ressources humaines au monde, préconise « une refonte globale du monde du travail ». Soulignant l’importance du développement des compétences non techniques, il plaide en faveur d’un « recadrage du monde de l’apprentissage : surévaluée, l’éducation formelle doit se réinventer pour conserver sa pertinence sur le marché du travail ». Les entreprises doivent bien se dire qu’il n’existe pas de candidat idéal. Il imagine un « marché des talents » : alors que, pour l’heure, ce sont les candidats qui envoient un CV aux entreprises, les choses se feront dans l’autre sens à l’avenir.

Il ne s’agit toutefois pas uniquement d’armer les candidats des compétences nécessaires pour intégrer un monde du travail en mutation rapide. La reconversion et l’apprentissage tout au long de la vie sont primordiaux, et l’aide apportée aux personnes envisageant une réorientation de carrière doit être accrue pour faciliter cette démarche. S’appuyant sur une récente enquête réalisée par Randstad, M. van den Broek révèle que 75 % des personnes interrogées estiment qu’il incombe moins à elles-mêmes qu’à l’État et à leur employeur de leur offrir des perspectives de carrière et d’assurer leur bien-être à long terme. Dans le même temps, seuls 7 % des répondants ayant perdu leur emploi au cours de la pandémie se disent intéressés par les possibilités de formation qui s’offrent à eux. « Nous devons prendre les gens par la main, car il est effrayant de changer de travail quand on a atteint un âge moyen », affirme-t-il pour expliquer qu’il faut aider les travailleurs à acquérir les compétences qui leur permettront de se réorienter vers des secteurs plus sûrs.

S’il estime qu’il y a tout lieu d’être optimiste, il établit toutefois une distinction importante entre les emplois les plus à risque (les cols blancs de niveau intermédiaire à élevé menacés par l’automatisation) et ceux qui risquent de venir à manquer (les cols bleus du secteur tertiaire). « Les cols bleus n’ont pas été pris en charge correctement durant la pandémie et ils ont besoin d’être mieux protégés sur le plan du salaire et des prestations sociales. »

IBM, l’entreprise de technologie d’envergure mondiale, est l’un des acteurs qui se sont mis à repenser leurs pratiques en matière de recrutement et de reconnaissance des compétences. Dans le cadre de son programme SkillsBuild, IBM s’emploie à exploiter les aptitudes latentes de populations marginalisées, notamment, aux États-Unis, les Afro-Américains, les vétérans et les réfugiés, explique Justina Nixon, vice-présidente et directrice monde de la responsabilité sociale des entreprises. « Cinquante pour cent des nouvelles recrues d’IBM n’ont pas de diplôme universitaire. Il est intéressant de noter qu’après avoir supprimé l’exigence du diplôme, IBM a constaté que les candidatures se sont diversifiées. La levée de cet obstacle a ouvert des portes à celles et ceux qui étaient, jusque-là, laissés de côté. »

Elle présente certaines des bonnes pratiques qu’IBM a mises en place au fil des ans afin de profiter d’occasions offertes par le monde réel : établir des partenariats avec des organisations à but non lucratif plus proches des groupes visés ; associer les programmes de compétences et de formation à de réelles perspectives de travail ; s’assurer que les plateformes permettent réellement aux travailleurs d’évaluer les formations qui débouchent sur des emplois.

Résorber les inégalités

Parallèlement aux réflexions portant sur les défis structurels du marché du travail, il ne faut pas oublier que l’une des démarcations les plus claires qui s’est établie pendant la pandémie est celle qui sépare les professionnels aux salaires élevés et les travailleurs essentiels. Souvent contraints d’accepter des contrats peu rémunérés et précaires, ces derniers comprennent notamment les chauffeurs-livreurs et les employés des supermarchés, dont nombre d’entre nous se sont mis à dépendre à mesure que progressait la pandémie. Or, rien ne permet de croire que leurs conditions de travail soient en passe de s’améliorer.

Les travailleurs essentiels les plus visibles sont ceux qui sont employés dans le secteur de la santé. Au niveau humain, il est important de reconnaître leur épuisement : ils craignent de potentielles nouvelles vagues de contaminations, les effets de COVID « longs », les dossiers de patients en attente dont le traitement a été reporté ainsi que l’explosion des troubles mentaux. Certains d’entre eux vont jusqu’à remettre en question leur carrière dans les soins de santé. Il est urgent de transformer les applaudissements en mesures d’envergure concrètes permettant d’améliorer leurs conditions de vie et leurs moyens de subsistance. C’est précisément à cela que s’attache un nouveau projet de l’OCDE, Au-delà des applaudissements, qui entend s’assurer que les soignants bénéficient du respect et des compensations qu’ils méritent. Il s’agit là d’une question essentielle qui trouve son origine dans plusieurs conversations et manifestations du Forum de l’OCDE qui ont eu lieu depuis le début de la crise liée au COVID, en mars 2020. 

« C’est une nouvelle division des classes », fait valoir Frances O’Grady, la Secrétaire générale du TUC, le Congrès des syndicats britanniques. « La flexibilité doit être redéfinie en termes positifs pour englober tout le monde et nous devons être plus ouverts à de nouvelles méthodes d’organisation du travail », poursuit-elle en évoquant le partage de poste, la semaine de quatre jours et la réduction du temps de travail pendant les vacances scolaires, qui offre plus de souplesse à différents types de travailleurs, en particulier ceux qui ont des enfants. Les parents, en particulier les mères, qui assument des charges parentales disproportionnées et non rémunérées, doivent être mieux soutenus pour pouvoir concilier carrière et vie familiale — certaines femmes ont en effet « l’impression d’être revenues aux années 50, les responsabilités liées aux enfants et au foyer étant de plus en plus lourdes ». Les groupes qui étaient déjà en situation de vulnérabilité avant la pandémie font face à d’autres difficultés encore : ainsi, les femmes issues de l’immigration sont deux fois plus susceptibles d’être employées sous contrat zéro heure que les hommes blancs. « Il faut humaniser le travail et le rendre plus inclusif », préconise Mme O’Grady.

Un avenir meilleur pour tous

La pandémie peut marquer un tournant, un point de bascule qui nous conduit à voir que nous avons une responsabilité collective les uns envers les autres — et à l’assumer. Pour aller de l’avant, la confiance sera essentielle. Nombre de voix se sont demandé si le soutien extraordinaire auquel nous avons assisté récemment ne se limitera pas à des prestations ponctuelles face à une situation exceptionnelle.

Notre discussion l’a montré : les partenariats entre les pouvoirs publics, les entreprises et le monde du travail sont indispensables et peuvent être porteurs de changements réels. Le redressement du marché du travail se fera après la reprise de l’économie au sens large et, comme nous l’avons vu, l’emploi ne se limite pas au revenu : il conditionne également l’accès aux soins de santé, aux services de garde d’enfants, à l’éducation, au logement et aux retraites ainsi que l’élargissement des perspectives tout au long de la vie.

La crise a certes bouleversé nos vies et nos moyens de subsistance, mais elle ouvre néanmoins de nouvelles perspectives quant à l’avènement d’un avenir plus créateur d’emplois, plus juste, plus écologique et plus connecté. Il s’agit là de quelques-uns des éléments fondamentaux que nous continuerons de creuser lors des prochaines manifestations virtuelles du Forum, qui seront autant d’occasions de nous pencher sur des questions telles que le potentiel de la transformation numérique dans le contexte de la reprise, les nouvelles approches possibles en matière de formation et de compétences ainsi que la nécessité de repenser le système de santé au-delà du COVID.

Je me réjouis à l’idée de poursuivre cet échange d’idées et de bonnes pratiques avec vous.

Anthony Gooch

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